Critical Proximity: Something About
Human Connections That Can Happen When
There Is A Fissure

Opuscule

Que s’est-il passé ?

Je ne partage rien de personnel en ligne; voici ce que je partage. Ce projet résulte d’une invitation à commissarier une exposition en ligne pour OBORO. Je voulais donner du sens à cette année, car ma proximité avec les artistes et l’art m’a accompagné durant la pandémie de COVID-19. Tout au long de cette période, j’ai lu des publications que des ami.e.s proches et des connaissances ont partagé. De complexes émotions ont résonné à cause de la pandémie et de tout ce qui l’entoure, incluant le mouvement la Vie des Noir.e.s compte (Black Lives Matter) en contestation à la brutalité policière, ainsi que la montée du racisme envers les communautés asiatiques autour du globe. En écrivant ce texte commissarial, je pense à tout ce qui s’est passé depuis que l'Organisation mondiale de la santé a déclaré que le virus COVID-19 constituait une pandémie (11 mars 2020) et depuis que le premier ministre du Québec a annoncé le premier confinement à Montréal (12 mars 2020). À quelques exceptions près, nous faisons actuellement l’expérience de ce dont l’Italie nous avait prévenus aux premiers jours de la pandémie. L’Italie est notre présent et notre avenir.

Être ensemble

Depuis mars 2020, j’ai lu des articles à propos de la façon dont la pandémie nous touchera personnellement et comment, avec les mesures de distanciation sociale implantées mondialement, nous chercherons à être ensemble, à nous rapprocher des autres. J’ai reçu ces déclarations avec méfiance. J’ai roulé des yeux en pensant à quel point ce serait merveilleux si cette pandémie nous secouait jusqu’aux os, nous faisait voir l’Autre avec empathie, solidarité et par-dessus tout avec respect, afin que nous nous regardions les yeux dans les yeux en sachant que nous sommes égaux. Égaux, non seulement au sens de la vulnérabilité de la vie que nous rappelle le coronavirus, mais aussi au sens subjectif du terme, où je vois l’Autre tel que je me vois, comme le sujet d’un discours ayant la capacité de penser et d’agir. Je me suis remémoré la façon dont la proximité et la distance entre les individus et les communautés occupaient mon esprit durant mon doctorat. Lorsque j’écrivais ma thèse, j’ai examiné deux œuvres, Proxemics de Mariela Yeregui et Infinite Justice d’Alfredo Salomón, où la rencontre avec l’Autre était trouble et l’idée d’être ensemble mise au défi. En lisant des réflexions optimistes sur la façon dont nous nous rassemblerons comme société, une théorie m’est venue : nous continuerons à être proches des objets et des sujets qui nous entourent déjà, tout en tenant à distance les corps que nous imaginons loin et maintenons ainsi éloignés (je m’inspire ici des orientations de Sara Ahmed).

Je crois que tout en nous rappelant l’importance d’être proche des autres, la pandémie ne nous a pas permis, individuellement ou socialement, de réfléchir aux personnes desquelles nous ne sommes pas proches. J’ai souhaité que cet événement engendre des réflexions sur les interactions sociales où l’altérité perturbe la proximité et la séparation entre les gens. Pour moi, la pandémie a suscité familiarité et étrangeté dans cette incapacité à établir des liens avec les autres. C’est le cadre de cette exposition.

À propos de fissure

L’une de mes principales préoccupations en commissariant une exposition en ligne était de gérer la fatigue de la quarantaine. Pour ceux et celles d’entre nous qui travaillent à distance – probablement le public de cette exposition – le travail et les interactions en ligne ne sont pas un choix. Lorsque nous avons le choix, nous nous en libérons. C’est pourquoi j’ai décidé de commissarier une exposition qui serait personnelle. Les œuvres sélectionnées abordent des émotions que j’ai éprouvées à cause de l’isolement, de la réduction des activités physiques et de ce sentiment désespéré de « je ne peux pas » ressenti dans mes activités quotidiennes (en référence aux « I cannots » de Sara Ahmed). La fissure est le thème partagé. Avec la pandémie, toute sorte de choses se sont fracturées ou brisées, incluant des relations personnelles et le sentiment d’avoir le contrôle sur nos vies.

Cette exposition est personnelle aussi parce qu’elle est liée à mon rapport émotif avec le travail de Lindsay Dawn Dobbin, Greg Lasky, Sally McKay et Lorna Mills, Benny Nemerofsky Ramsay et Michèle Pearson Clarke. Les pièces sélectionnées traitent d’intimité et de formes de rupture. Certaines œuvres présentent directement des objets ou des relations brisés (Fragments of Rosalie de Benny Nemerofsky Ramsay et Statut matrimonial de Michèle Pearson Clarke). L’une est inspirée d’un deuil pandémique (Boost Presume I’m Gonna Breathe Grieved de Sally McKay et Lorna Mills). L’une transmet des émotions complexes devenues récurrentes en pandémie (Untitled de Greg Lasky). Alors qu’une autre évoque l’espace mental ouvert après une tempête, alors que l’on franchit une nouvelle étape et accepte ce qu’il y a – devant et autour de nous (Arrival de Lindsay Dawn Dobbin).

Fragments of Rosalie (2021) de Benny Nemerofsky Ramsay est composée de trois photographies, chacune accompagnée d’un audioguide. Benny a réassemblé les pièces brisées d’une céramique afin de créer de nouveaux objets qui entrent en dialogue avec trois cartes postales faites main de Rosalie Goodman Namer, la grand-mère maternelle de l’artiste, une prolifique céramiste montréalaise. Un lien intime existe entre les deux artistes. Dès que je lui ai parlé de l’exposition, Benny a évoqué ces nouveaux objets créés à partir de pièces brisées d’une poterie que sa grand-mère avait réalisée. J’ai ressenti un lien immédiat entre le fait de conserver des objets brisés comme un attachement envers sa grand-mère et la résistance à lâcher prise. Cette œuvre aborde une part fondamentale de notre expérience aux objets auxquels sont attachés des histoires, des gens et des émotions. Les objets cessent d’être des biens matériels et deviennent des souvenirs impliquant les sens comme l’odorat, le toucher et le mouvement. Les poteries et les cartes postales faites main de Rosalie, combinées à l’engagement de Benny à leur égard procurent une expérience partagée d’amour et d’intimité multidimensionnelle et sensorielle. Je pense à mes petits trésors, tous les objets brisés que je conserve à proximité. Même rangés au fond d’un tiroir, ils sont là, détenteurs de mon amour sans endroit où aller. Benny nous invite à plonger dans l’intimité qu’il partage avec Rosalie, qui transcende l’âge et perdure au-delà de son décès.

Statut matrimonial (2019) de Michèle Pearson Clarke s’intéresse aussi à la rupture. L’artiste a créé cette œuvre alors qu’elle divorçait de sa partenaire de longue date. Dans cette vidéo, des ami.e.s proches de l’ex-couple queer expriment ce qu’ils.elles ont ressenti en apprenant la nouvelle. Ils.elles parlent de la lutte pour les droits au mariage des couples de même sexe, de la difficulté pour l’artiste à mettre fin à une histoire et du sentiment d’échec d’une communauté entière. Cette vidéo rassemble les voix, les mouvements des visages et des corps, et les luttes de cette communauté d’ami.e.s proches qui se réunit afin de déballer ses émotions autour de cette rupture. Ces récits se rapprochent du mien et de ceux de plusieurs de mes ami.e.s qui ont eu des difficultés, ensemble et comme couple, parce que cette pandémie nous a forcés à nous confronter à « être ensemble » dans un moment historique alors que le monde est à l’envers. La « fin heureuse » ne réside peut-être pas dans le fait d’être ensemble, mais séparé. S’intéresser aux ruptures est une prémisse puissante.

Boost Presume I’m Gonna Breathe Grieved de Sally McKay et Lorna Mills (2021) est un GIF artistique à l’origine commandé par Hyperallergic et la Fondation Emily H. Tremaine (dont la commissaire est Rea McNamara). C’est avec l’humour caractéristique de la culture Internet et de ces pionnières du GIF que s’ouvre une page défilante où un bouton « Click Me! Please! Please! » nous fait entendre une trame sonore de la radio AM des années 1970. J’ai d’abord ri en entendant la larmoyante Ticket to Ride des Carpenters. Pourtant, en parcourant la page, mon rire s’est assombri en voyant les images familières de la pandémie mondiale et du désastre écologique mêlées à un réel sentiment de deuil : des animations faites à la main illustrant une pluie éternelle, des arbres et des rivières, suivies d’images numériques de ciels en mouvement, de forêts, de montagnes, de paysages fracturés, de feux de forêt. Ces images ont des formes arrondies et en rompant avec le format rectangulaire des photographies, elles concentrent notre attention sur les paysages changeants et chaotiques. Réunis, ces éléments formels créent une impression de théâtralité. J’y reconnais des émotions et des sentiments familiers : Au feu ! Au feu ! Merde ! L’anxiété du virus, des mains et du toucher; des scènes telles qu’une route vue d’une voiture en mouvement, une montagne, le point de vue d’un aigle et une horde d’animaux s’enfuyant, pressés, chacune pour soi ! Les larmes coulent, mais il n’y a pas d’issue. Qui n’a pas ressenti cela, d’une façon ou d’une autre, au cours de la dernière année ?

C’est dans la même optique que s’inscrit la vidéo que j’ai nommé Untitled (année inconnue) de Greg Lasky. J’ai vu cette vidéo pour la première fois il y a une vingtaine d’années alors que j’assistais à un atelier avec l’artiste vidéo et cinéaste Ximena Cuevas au Centro de la Imagen à Mexico. J’ai été choquée tout en ressentant l’effet cathartique des cris qui s’étendent et se contractent dans le montage de la vidéo. En faisant la sélection d’œuvres pour cette exposition, je n’ai cessé de penser à mes points de rupture : l’actualité quotidienne, le coronavirus, la distanciation sociale, les mesures locales de confinement, mes problèmes personnels, mes relations et mes pertes. Nous connaissons tous des moments où nous avons envie de crier à nous époumoner sans explications, commentaires, excuses ou sans chercher quoi que ce soit de la part de quiconque. J’ai contacté Ximena Cuevas car elle a reçu une copie d’Untitled après avoir fait une présentation d’artiste. Un jeune homme lui a donné la cassette puis est parti. Cette œuvre m’habite encore après toutes ces années. Je remercie Ximena Cuevas d’en partager un exemplaire.

Arrival (2015-2021) de Lindsay Dawn Dobbin est le résultat d’une performance d’une durée de six heures réalisée par l’artiste à la Baie de Fundy reconnue pour ses immenses marées. Le niveau de l’eau monte et se replie jusqu’à 16 mètres tous les jours alors que cent milliards de tonnes d’eau de mer s’abattent sur la rive. En août 2014, quand Lindsay Dobbin a réalisé la performance Drumming the Tide, les marées étaient à leur apogée en 28 ans. L’artiste frappait son tambour fait main chaque fois que la marée en mouvement touchait son corps, puis prenait un pas vers le rivage. L’artiste a reproduit ce processus durant six heures, marchant et tambourinant dans la marée, jusqu’à ce que son corps soit porté au rivage, submergé jusqu’au cou. J’ai entendu la pièce il y a longtemps et cette puissante œuvre sonore a continué à m’habiter. Même si elle contraste avec des pièces plus cathartiques, le son de la lenteur me fait penser à une arrivée, non pas comme une fin en soi, mais comme un processus et une expérience incarnée de notre environnement, aussi vastes et ouverts que la performance de longue durée qui a mené à l’œuvre sonore.

À propos de la proximité critique

Comme je l’ai mentionné, je ne partage rien de personnel en ligne. Ma vie privée et mes émotions ne concernent personne. Quand j’en ressens le besoin, je partage avec ma famille et mes ami.e.s proches. Dans les contextes professionnels, je partage quand je suis respectueusement en désaccord – cela ne se passe pas toujours bien. Depuis une dizaine d’années, je pense que les choses productives apparaissaient dans une fissure, lorsque nos liens et nos relations ne fonctionnent pas, lorsque l’on est incapable de se rejoindre et que nos relations aux autres se traduisent par un raccourci. Les structures oppressives nous affectent profondément et personnellement. Dans ma thèse, j’ai formulé la proximité critique comme des moments productifs de déconnexion dont la base se trouve dans la proximité. Certaines œuvres invitent les spectateur.rice.s à se rapprocher d’elles physiquement et à interagir. D’autres impliquent un contact tactile. D’autres encore explorent des formes métaphoriques de proximité et de distance entre les spectateur.rice.s et l’œuvre (ou les gens représentés dans l’œuvre). La proximité critique est critique car elle incite à réfléchir aux interactions entre les spectateur.rice.s et les œuvres d’art; elle est proximité car sa structure et son esthétique sont ressenties de près afin d’éroder le sentiment de distance et de détachement entre le soi et l’Autre. En s’opposant à l’idéale « distance critique » de l’histoire de l’art, elle est un moyen de réflexion pour résister à l’éthique centrée autour de la première personne et à une vision détachée des technologies. Dans cette exposition, j’ai revisité la proximité critique afin d’aborder notre intimité aux objets et aux sujets à travers des œuvres qui provoquent des émotions complexes comme la tristesse, le deuil, l’anxiété et la peur en période de pandémie. Cette sélection d’œuvres d’art contemporaines est une invitation personnelle à partager des objets intimes, des émotions et des expériences, à réfléchir à ce qui est arrivé et à ce qui n’est pas encore arrivé.

Erandy Vergara Vargas est une commissaire et chercheuse basée à Montréal. Ses principaux intérêts de recherche sont le féminisme, l'histoire de l'art mondial, les études curatoriales et le postcolonialisme, avec un intérêt particulier pour l'intelligence artificielle et l'éthique et l'esthétique de la participation. Elle est titulaire d'une maîtrise de l'Université Concordia et d'un doctorat en histoire de l'art de l'Université McGill. Parmi ses expositions récentes, on compte : ISEA2020 Online : Why Sentience ? et Eva and Franco Mattes: What Has Been Seen (Fondation Phi pour l’art contemporain)